Expositions d'Art Contemporain Passées
Véra Rybaltchenko | Juillet - Septembre 2011
En 1930, l’écrivain allemand Hermann Hesse publie un roman intitulé Narcisse et Goldmund. Il y est question de deux êtres aux trajectoires opposées, qui vont se réconcilier en faisant le cheminement nécessaire. D’un coté Narcisse, l’intellectuel et le spirituel, devenu moine, de l’autre Goldmund, l’artiste, libre et vagabond, qui jouit de l’existence. Ils finiront par se comprendre, chacun ouvrant les yeux de l’autre dans leurs oppositions complémentaires et ils trouveront la paix en réconciliant spiritualité et animalité, esprit et matière, arts et sciences.
On pourrait dire que Véra Rybaltchenko puise souvent son inspiration dans la littérature, en réalité il s’agit plus d’une fusion, d’une communion avec certains livres précis, compagnons de route infatigables et insatiables détonateurs d’émotions et de réflexions pour elle.
« Narcisse et Goldmund » fait partie de ces romans et doit être quelque part à l’origine du processus complexe qui finit par faire émerger une exposition chez un artiste.
Et puis il y a une formidable curiosité pour l’humain, une fascination pour cette laideur qui envahit le monde, une envie de révéler la singularité des êtres et sans doute leur beauté parfois bien cachée…
Au départ de cette série on trouve aussi la photographie, celle là même qui devait faire disparaître la peinture lorsqu’elle fût inventée ! Photos de reportages, témoignages souvent intransigeants d’une sombre réalité, montrant des visages capturés en une fraction de secondes. Véra se penche sur ces images, mais elle prend le temps et essaye de pénétrer à l’intérieur, d’imaginer autre chose que ces instantanés en révélant une personnalité différente, une sorte de face cachée qui existe en chacun de nous. Rendre présent et visible ce qui est à priori absent, trouver la part d’humanité, l’histoire enfouie au plus profond des êtres et tout révéler, tout faire remonter à la surface. Tels Narcisse et Goldmund, qui trouvèrent la paix et la sérénité en dépassant leurs oppositions, en faisant l’effort d’aller vers l’autre et sa différence pour y trouver une part de soi et les réconcilier.
La technique totalement maîtrisée se fait oublier, épurés, jaillissant de la blancheur de la toile vierge ou de l’argile blanc, cadrages serrés, sans autres artifices, c’est à nous maintenant de faire le chemin vers ces visages. A nous de percevoir cette tension née de la confrontation entre une interprétation et la suggestion pour nous approprier ces propositions.
Le travail de Véra Rybaltchenko nous propose de réconcilier notre vision avec celle des autres en considérant la laideur comme temporaire, en tentant d’aller voir derrière l’image première et évidente, dans un effort permanent pour tordre le cou aux préjugés.
Le sculpteur Brancusi disait : « Regardez mes sculptures jusqu’à ce que vous les voyiez », il en va sans doute de même avec les êtres humains qui nous entourent et cette série de portraits...



















Jean-Marie Cras | A partir du 15 octobre 2011
Etymologiquement, photographie signifie « écrire avec la lumière » du grec « photos », lumière et « graphein », écrire.
Cette lumière, une fois apprivoisée, sert donc au photographe de moyen d’expression, elle lui permet de nous révéler une réalité, de nous faire partager sa vision des choses, des autres, du monde.
Dans le cas d’un portrait cette notion d’écriture est d’importance, car elle engage le photographe à nous raconter quelque chose de celui ou de celle qu’il nous montre. Quelque chose qu’il ressent au moment de la rencontre et qu’il va mettre en scène pour nous le transmettre. Les portraits de Jean-Marie Cras nous parlent, ils sont loin du hasard, ils sont travaillés comme un texte, aux antipodes de l’instantané, de l’image prise sur le vif ou « volée ». Ici les personnages sont posés, les cadrages composés, la lumière travaillée. Parfois c’est le lieu qui prime, le cadre qui s’impose, reste à trouver celui ou celle qui pourra y prendre place. Ou bien c’est un visage, une silhouette qui apparaît, un être humain qu’il va falloir placer dans un cadre. Dans tous les cas cela suppose une complicité, un dialogue préalable, une relation de confiance pour que le modèle se laisse aller, se plie aux souhaits du photographe, cela demande du temps et de la générosité.
Travaillant en moyen format (6x6) argentique, Jean-Marie Cras utilise aussi le procédé polaroid, c’est une habitude courante avant la prise de vue définitive pour tout vérifier, mais c’est aussi une façon de remercier ceux qui se prêtent au jeu, de leur rendre un peu de ce qu’il leur prend en leur laissant un « pola », en souvenir de leur rencontre.
JM Cras ne se considère pas comme un « artiste », mais se sent plus proche de la démarche d’un témoin, penchant parfois vers la sociologie, parfois vers l’ethnologie, c’est avant tout la dimension humaine qui le passionne. Son travail se veut documentaire et historique, nous donnant à voir une réalité en un lieu et une époque précise. Cela ne l’empêche en rien d’avoir une approche esthétique, graphique et poétique, travaillant à sublimer la banalité du quotidien en un moment privilégié.
Enveloppés dans leur univers ou isolés dans leur monde, les « modèles » finissent par se livrer à l’objectif, par se donner à lire en se laissant capturer sur quelques grains d’argent.

















